S’installer en Sardaigne : ce que révèlent les données sur les acheteurs étrangers

alghero vision nocturne de la ville sardaigne

Étrangers en Sardaigne : qui achète, où s’installe-t-on, et pourquoi l’île attire de plus en plus de résidents internationaux

Il y a des territoires qui se racontent facilement. La Sardaigne n’est pas de ceux-là. L’île résiste aux résumés, aux catégories, aux campagnes marketing trop propres. Elle a son rythme, ses silences, ses côtes protégées par une législation que d’autres régions méditerranéennes lui envient. Et c’est précisément cette résistance — à la spéculation, à la saturation, à la banalisation — qui en fait aujourd’hui l’un des marchés résidentiels internationaux les plus cohérents d’Europe.

Les chiffres racontent une histoire en deux temps. D’un côté, les registres officiels — ceux de l’ISTAT, fiables et mesurables : 52 041 étrangers résidents, soit 3,3 % d’une population totale d’un million six cent mille habitants. Un chiffre modeste, presque invisible à l’échelle italienne. De l’autre, les données du marché immobilier : selon plusieurs analyses sectorielles, la part des acheteurs étrangers dans les transactions sardes aurait représenté, dans certaines zones côtières, une majorité des compravendite sur la période 2019-2023. L’écart entre ces deux réalités dit tout. La Sardaigne n’est pas une île où l’on émigre. C’est une île où l’on choisit — délibérément, souvent après des années de visites, de réflexion, de retour — d’ancrer une partie de sa vie et de son patrimoine.

Qui sont ces acheteurs étrangers en Sardaigne ? D’où viennent-ils ? Où s’installent-ils, et pourquoi là plutôt qu’ailleurs ? Ces questions méritent une réponse précise, débarrassée des clichés estivaux et des raccourcis touristiques. Ce qui suit est une lecture stratégique d’un marché en transformation.

Une île choisie — les étrangers en Sardaigne, portrait d’une présence discrète

52 000 résidents officiels : les données ISTAT en perspective

Les données du Censimento permanente ISTAT pour 2023 sont claires dans leur sobriété : la Sardaigne compte 52 041 résidents étrangers inscrits à l’état civil. Ils proviennent de 156 pays. En tête, les Roumains (21,4 %), suivis des Sénégalais (8,1 %), des Marocains (7,4 %), des Chinois (6,2 %) et des Ukrainiens (6,1 %). Ce tableau, pris isolément, est trompeur. Il reflète les flux migratoires économiques traditionnels — main-d’œuvre, regroupement familial — qui représentent la part visible, administrative, de la présence étrangère sur l’île.

Ce que ces chiffres ne capturent pas, c’est la réalité patrimoniale. Un Allemand retraité qui passe cinq mois par an dans sa villa de San Teodoro, un couple français qui a acheté un mas dans l’arrière-pays de l’Ogliastra, un consultant londonien dont la maison d’Alghero est le port d’attache familial depuis vingt ans : aucun d’eux n’apparaît dans les statistiques résidentielles. Ils sont propriétaires, contribuables locaux, consommateurs réguliers — mais résidents nulle part sur les registres sardes.

Pour comprendre la présence étrangère en Sardaigne, il faut donc distinguer rigoureusement trois catégories que les statistiques confondent : les résidents enregistrés, les propriétaires saisonniers non-résidents, et les nouveaux résidents permanents en cours d’installation. Ces trois groupes ont des logiques, des besoins et des implications immobilières radicalement différents.

La diaspora invisible : propriétaires saisonniers et présence diffuse

La catégorie la plus nombreuse et la plus économiquement significative est celle que les registres ne comptent pas. Ces propriétaires étrangers — principalement allemands, suisses, néerlandais, belges et britanniques — ont constitué, au fil des décennies, un tissu résidentiel silencieux le long des côtes sardes. Ils ont acheté dans les années 1980, 1990, 2000, souvent via des réseaux familiaux ou professionnels, parfois à des prix aujourd’hui difficiles à imaginer.

Leur rapport à l’île est intime et non touristique. Ils connaissent les marchés locaux, les artisans, les médecins. Ils parlent souvent quelques mots de sarde. Leurs enfants ont grandi en jouant sur les mêmes plages depuis trente ans. Cette continuité générationnelle est l’une des caractéristiques les plus profondes — et les moins documentées — de la présence étrangère en Sardaigne.

Ce segment constitue aujourd’hui une part considérable du marché de la revente. Quand une villa de famille passe d’une génération à l’autre, ou change de mains à l’intérieur d’un réseau de connaissances germanophone, la transaction ne passe souvent par aucun portail public. Elle alimente le marché off-market qui est l’une des spécificités structurelles — et l’un des atouts — du marché immobilier sarde.

Les nouvelles mobilités : qui s’installe vraiment à l’année ?

Depuis 2020, une troisième figure est apparue avec une netteté croissante : le « new life buyer », celui qui ne vient pas acheter une maison de vacances mais réorganiser sa vie autour d’un nouveau territoire. Travailleur à distance, entrepreneur en phase de transmission, retraité anticipé, famille en quête d’espace et de sécurité — ce profil est hétérogène dans ses formes mais homogène dans sa motivation : rompre avec une géographie professionnelle ou urbaine qui ne fait plus sens, et choisir un cadre de vie qui en a.

Pour ce profil, la Sardaigne présente une proposition singulière. Elle n’est pas lointaine — deux heures de vol depuis Paris, Munich, Amsterdam, Londres. Elle n’est pas chère au quotidien — le coût de la vie demeure globalement inférieur à celui des grandes métropoles d’Europe occidentale. Elle est sécurisée, stable, bien intégrée dans le système de santé national. Et elle offre ce que peu de destinations méditerranéennes peuvent encore promettre : des kilomètres de côtes non construites, une nature intacte, une culture vivante qui n’a pas été muséifiée pour le tourisme de masse.

La géographie des désirs — où les acheteurs internationaux s’installent-ils ?

La Gallura et la Costa Smeralda : le référentiel mondial du luxe

Il serait impossible d’évoquer le marché immobilier international sarde sans commencer là où le monde entier regarde : la Costa Smeralda. Créée ex nihilo dans les années 1960 par le consortium de l’Aga Khan, cette bande côtière du nord-est de l’île est devenue en six décennies l’un des lieux les plus chers et les plus désirés de la planète.

Les données disponibles dressent un tableau éloquent. Selon plusieurs observatoires du marché immobilier de prestige, le segment des villas haut de gamme en Costa Smeralda représenterait fin 2025 plusieurs centaines de millions d’euros de valorisation totale. Sur le segment le plus exclusif, certaines analyses situent les valeurs au mètre carré parmi les plus élevées d’Italie, dans les zones de Porto Cervo et Porto Rotondo. Des rapports de cabinets spécialisés dans le résidentiel de luxe — dont Knight Frank dans son Wealth Report 2023 — ont régulièrement classé la Costa Smeralda parmi les marchés de résidences de prestige les plus dynamiques d’Europe, avec des hausses de valeur significatives enregistrées depuis 2020.

Mais la Gallura ne se résume pas à la Costa Smeralda. Olbia — ville côtière de 60 000 habitants dotée d’un aéroport international — est le nœud logistique de tout le nord-est. San Teodoro, Budoni, Porto San Paolo, Cannigione : autant de micro-marchés avec leurs propres dynamiques, leurs propres clientèles, leurs propres gammes de prix. C’est ici que les acheteurs allemands et suisses sont historiquement les plus présents, fidèles à des zones qu’ils fréquentent depuis des générations.

Ce marché est mature. Les prix y sont élevés, les biens rares, les transactions souvent discrètes. Il n’offre pas les opportunités de la première acquisition, mais il garantit quelque chose que peu de marchés peuvent promettre : une liquidité relative, une valorisation stable sur le long terme, et une rareté foncière juridiquement protégée.

Alghero et le Nord-Ouest : la Sardaigne des résidents à l’année

Alghero est, avec Cagliari, la ville sarde qui s’approche le plus du modèle de résidence internationale permanente. Fondée au XIVe siècle par la couronne d’Aragon, elle a conservé une identité catalane qui la distingue de toute autre ville sarde — et méditerranéenne. Son centre historique est dense, vivant, habitable à l’année. Son aéroport — le troisième de l’île — relie directement Londres, Paris, Francfort, Amsterdam, Zurich et plusieurs autres capitales européennes, y compris hors saison estivale.

Cette connectivité change tout. Pour un Britannique ou un Français qui envisage de s’installer, la question de l’accessibilité est souvent le premier filtre. Alghero le passe haut la main. Et autour d’elle — Castelsardo au nord, Stintino à l’extrémité nord-ouest, le Logudoro et la campagne du Sassarese à l’intérieur — se déploie un territoire moins spectaculaire que la Gallura, mais plus équilibré, plus habitable, plus authentique.

C’est ici que les Français achètent le plus volontiers, attirés par la proximité culturelle, par la beauté discrète des plages de la Riviera del Corallo, et par un marché encore accessible. Castelsardo, perchée sur son éperon rocheux, est l’une des destinations les plus prisées des Néerlandais et des Belges, qui y trouvent des prix encore raisonnables (autour de 2 000 €/m²) et une authenticité que les zones touristiques saturées ne peuvent plus offrir.

cagliari

Le Sud émergent : Villasimius, Cagliari, Costa Rei et la nouvelle frontière

Pendant longtemps, le Sud de la Sardaigne a été perçu comme une terra incognita par les acheteurs internationaux. La Costa Smeralda captait tous les regards, toutes les conversations, tous les budgets. Le Sud était pour les Italiens. Ce temps est révolu.

D’après plusieurs études sectorielles publiées entre 2023 et 2025, l’intérêt des acheteurs étrangers pour le sud de l’île aurait connu une progression marquée dans les recherches effectuées pendant les séjours touristiques — signe que le contact direct avec le territoire se transforme en intention d’achat. Villasimius, sur la côte sud-est, est désormais citée parmi les zones les plus dynamiques du marché de prestige dans le sud de l’île. Les données disponibles suggèrent des valeurs moyennes autour de 3 500 à 4 000 euros au mètre carré sur le segment côtier, avec des pics sensiblement plus élevés dans les zones les plus recherchées, portées notamment par une demande en provenance d’Europe centrale.

Cagliari elle-même est en mutation. Le capoluogo — ville universitaire, administrative et culturelle d’un demi-million d’habitants dans son aire urbaine — voit doubler la part des acheteurs étrangers dans ses transactions résidentielles. Elle offre ce qu’aucune autre ville sarde n’offre : un centre-ville animé à l’année, des institutions (université, hôpitaux, consulats), une vie culturelle réelle, et des connexions aériennes vers toute l’Europe. Pour les familles internationales qui envisagent une installation permanente, Cagliari est la seule ville sarde qui coche toutes les cases.

L’intérieur authentique : une niche en construction

Il existe une Sardaigne que peu d’acheteurs étrangers ont encore découverte, et que ceux qui l’ont trouvée gardent jalousement secrète : l’intérieur de l’île. La Barbagia, le Supramonte, l’Ogliastra, la Marmilla — ces territoires offrent des paysages d’une beauté souveraine, des fermes et des mas à des prix dérisoires comparés aux côtes, et une authenticité que le tourisme de masse n’a pas encore entamée.

Le marché y est embryonnaire, fragmenté, peu documenté. Mais il existe, et il progresse. Des acheteurs britanniques et américains, souvent sensibles à l’idée de « slow living », achètent des fermes pour en faire des projets de vie — agriculture biologique, agritourisme, retraite active. Ces acquisitions restent marginales en volume, mais elles anticipent peut-être une tendance de fond : la valorisation de l’intérieur comme alternative crédible aux côtes saturées.

Résidence secondaire ou installation permanente — deux logiques, deux marchés

L’acheteur de villégiature : patrimoine, héritage et saisons

La résidence secondaire reste de loin la forme dominante de présence immobilière étrangère en Sardaigne. Elle correspond à une logique spécifique : l’achat n’est pas motivé par un projet de vie immédiat, mais par la constitution d’un patrimoine familial à long terme, d’un ancrage géographique transmissible.

Ce profil — allemand, suisse, néerlandais, belge — a des caractéristiques bien définies. Il achète une fois, tôt dans la vie active, et conserve souvent le bien pour plusieurs décennies. Il valorise la discrétion, la qualité constructive, l’environnement naturel préservé. Il ne recherche pas les services de la ville mais la qualité de la mer, le calme de l’environnement, la fidélité d’un lieu qui ne change pas.

Ce marché est profond et stable. Il ne dépend pas des modes ni des cycles immobiliers courts. Il génère des revenus locatifs saisonniers significatifs — la location de villas en Costa Smeralda ou à San Teodoro en juillet-août atteint des niveaux exceptionnels — et contribue massivement à l’économie locale hors saison via l’entretien, les services, la restauration.

“La Sardaigne n’est pas une île où l’on émigre. C’est une île où l’on choisit.”

Le « new life buyer » : réimaginer sa vie depuis la Méditerranée

La figure du « new life buyer » est apparue clairement à partir de 2021 et n’a cessé de prendre de l’importance depuis. Elle désigne ceux qui font le choix radical — non pas d’acheter une maison de vacances en Sardaigne, mais d’en faire leur base de vie principale.

Ce profil est souvent âgé de 35 à 55 ans. Il travaille à distance — consultant, entrepreneur numérique, créatif, cadre en transition — ou est en phase de réorientation professionnelle. Il a visité la Sardaigne plusieurs fois, parfois depuis l’enfance, et a mûri pendant des années l’idée de ce déplacement. La pandémie a souvent servi d’accélérateur : elle a démontré que le bureau était ailleurs, que la proximité géographique du lieu de travail n’était plus une contrainte absolue, et que le cadre de vie méritait d’être réinterrogé.

Pour ce profil, les critères d’achat ne sont pas ceux du vacancier. La connexion internet haut débit passe avant la vue sur mer. L’accessibilité de l’aéroport est plus importante que la proximité de la plage. La qualité du système de santé est un facteur décisif. Alghero et Olbia répondent le mieux à ces exigences parmi les villes côtières. Cagliari les dépasse toutes sur les critères urbains.

Le retraité international : quand la fiscalité accélère le choix de vie

La troisième figure est peut-être la plus stratégique pour le marché résidentiel sarde. Elle est aussi la plus directement liée au cadre juridique et fiscal que l’Italie a mis en place ces dernières années.

En vertu de l’article 24-ter du TUIR, tout retraité étranger transférant sa résidence fiscale en Italie dans une commune éligible des régions du Sud, dont la Sardaigne, peut opter pour une imposition forfaitaire de 7 % sur l’ensemble de ses revenus de source étrangère. Ce régime est valable pour neuf ans, sans plafond de revenus, et couvre non seulement les pensions mais également les revenus du capital.

Pour un retraité allemand, britannique, suisse ou américain disposant d’une pension de 80 000 à 150 000 euros annuels, l’économie fiscale est substantielle. En Allemagne, une telle pension est imposée à des taux marginaux de 35 à 42 %. En Sardaigne, le même revenu est taxé à 7 % forfaitaires. L’écart peut représenter 25 000 à 50 000 euros d’économie annuelle — soit, sur neuf ans, un montant largement supérieur à la valeur d’acquisition d’un bien immobilier sarde.

La flat tax à 7 % et le visa de résidence élective — ce que la Sardaigne offre que ses concurrentes n’offrent plus

Le régime de l’article 24-ter du TUIR : mécanisme et éligibilité

Le dispositif, introduit par la Loi de finances 2019 et régulièrement précisé par l’Agenzia delle Entrate, est d’une architecture simple. Tout titulaire d’une pension de source étrangère, quelle que soit sa nationalité, peut bénéficier du régime s’il respecte quatre conditions : ne pas avoir été résident fiscal en Italie lors des cinq années précédentes ; transférer sa résidence dans une commune éligible du Mezzogiorno ; venir d’un pays ayant conclu avec l’Italie un accord de coopération administrative en matière fiscale ; et opter formellement pour le régime dans sa première déclaration de revenus italienne.

Le périmètre des revenus couverts est large : pensions de vieillesse, pensions d’invalidité, pensions de réversion, retraites complémentaires de source étrangère, et revenus du capital produits à l’étranger. Une modification récente a relevé le seuil d’éligibilité à 30 000 habitants — contre 20 000 auparavant — ouvrant la mesure à des centres urbains dotés d’infrastructures réelles et rendant le transfert de vie concret pour un spectre bien plus large de candidats.
Mais n’oublions pas que l’application concrète du régime dépend de la situation personnelle du contribuable, des conventions fiscales applicables spécifiques et nécessite une validation préalable auprès d’un fiscaliste qualifié.

Le visa de résidence élective : la voie pour les non-retraités hors UE

Pour les ressortissants non-européens qui ne sont pas encore à la retraite — Britanniques post-Brexit, Américains, Canadiens, Australiens — le visa de résidence élective (visto di residenza elettiva) est l’instrument clé. Il permet de s’installer légalement en Italie sans exercer d’activité professionnelle, sur justification de revenus passifs suffisants. Il est renouvelable, et ouvre la voie à une résidence permanente après cinq ans, puis à la citoyenneté après dix ans.

Ce visa est peu connu, rarement mentionné par les agences immobilières, et pourtant décisif pour une catégorie croissante d’acheteurs potentiels en Sardaigne. Il constitue un angle commercial fort pour tout acteur du marché immobilier sarde s’adressant à une clientèle internationale.

Sardaigne contre ses concurrentes méditerranéennes — une lecture stratégique

Pourquoi la Sardaigne résiste là où les Baléares saturent

La comparaison est inévitable et éclairante. Les Baléares — Ibiza, Majorque, Minorque — ont pendant deux décennies dominé le marché des résidences secondaires de luxe pour les acheteurs nord-européens et américains. Plusieurs analyses de marché s’accordent aujourd’hui à souligner le revers de ce succès : saturation de l’offre, réglementations de plus en plus restrictives sur les locations touristiques, congestion estivale, érosion progressive de l’authenticité qui avait fondé leur attractivité.

La Sardaigne offre une alternative structurelle — mais elle a failli ne pas l’être. Des années 1970 jusqu’au début des années 2000, certaines zones côtières ont connu un développement immobilier intense, parfois peu contrôlé. Le cas Tuerredda, où un projet de resort d’envergure a failli transformer une crique intacte du sud en complexe hôtelier, est devenu le symbole de cette pression spéculative. C’est précisément pour y mettre un coup d’arrêt que la Région Autonome a agi de façon déterminée — non sans résistances politiques : la Loi Salvacoste (LR 8/2004) a gelé toute nouvelle construction dans une bande de deux kilomètres depuis la battigia ; le Plan Paysager Régional (PPR), adopté en 2006, premier en Italie conforme au Code des Biens Culturels, a élevé l’ensemble du littoral au rang de bien paysager protégé. Les tentatives ultérieures de démanteler ces instruments ont été bloquées par la justice administrative. En février 2026, la Région a encore renforcé ce cadre avec de nouvelles Lignes directrices étendant la planification côtière jusqu’à un mille nautique en mer.

Ce que d’autres ont vécu comme une contrainte, la Sardaigne l’a transformé en fondement de sa valeur à long terme : ce qui ne peut pas être construit ne peut pas être banalisé. La rareté est juridiquement protégée — et c’est cette protection qui explique, pour une part, la résilience des prix dans les zones côtières les plus exposées à la demande internationale. L’application de ces règles reste certes inégale selon les communes, et leur traduction en projets de littoral cohérents demeure un défi opérationnel ; mais le cadre existe, il a résisté, et il continue de se renforcer.

La rareté foncière comme fondement de la valeur

Le marché immobilier de prestige fonctionne selon des logiques différentes du marché ordinaire. Dans les zones de rareté structurelle — et la Sardaigne côtière en est un exemple paradigmatique — la valeur est soutenue par l’impossibilité de reconstituer l’offre.

On ne peut pas construire de nouvelles villas en front de mer à Porto Cervo. On ne peut pas créer de nouvelles parcelles face à la mer à Villasimius. Ce qui existe est ce qui existera. Cette équation — demande internationale croissante, offre figée — est la garantie fondamentale de la tenue des prix sur le long terme, indépendamment des cycles économiques.

Le marché off-market sarde : une particularité structurante

Le marché off-market — les transactions qui se réalisent sans jamais passer par les portails publics — est une composante structurelle du marché immobilier sarde, et probablement l’une de ses caractéristiques les moins bien comprises par les acheteurs qui viennent d’autres marchés.

En Sardaigne, beaucoup de propriétaires d’envergure — familles anciennement établies, premiers acquéreurs des années 1960-1980, héritiers de propriétés remarquables — ne souhaitent pas vendre à quiconque, ni dans n’importe quelle condition. Ils vendent dans des réseaux de confiance, à des acheteurs connus ou recommandés, dans des délais qui leur conviennent. Pour un acheteur international qui cherche quelque chose de vraiment singulier, l’accès à ce marché off-market est souvent plus important que la comparaison des annonces.

Perspectives — comment évolue la demande internationale en Sardaigne ?

L’impact du télétravail et des nouvelles mobilités résidentielles

La pandémie de 2020-2021 a agi comme un révélateur et un accélérateur simultanés. Révélateur d’aspirations existantes mais refoulées — le désir d’espace, de nature, de lenteur — et accélérateur d’une transition technologique qui rendait ces aspirations enfin réalisables. Le télétravail généralisé a supprimé la contrainte de proximité géographique avec le bureau, transformant la question « où puis-je vivre ? » en question ouverte pour des millions d’Européens.

Ce mouvement n’est pas conjoncturel. Il reflète une transformation profonde des préférences résidentielles des classes aisées d’Europe occidentale — une réorientation vers la qualité plutôt que la centralité, vers la durée plutôt que l’immédiateté, vers l’authentique plutôt que le standardisé.

La montée des acheteurs américains et le nouveau regard de la Suisse

Deux progressions méritent une attention particulière. Les acheteurs américains, d’abord, dont la présence en Sardaigne est encore marginale en volume mais en forte croissance en proportion. Ils sont attirés par la combinaison d’un euro historiquement bas par rapport au dollar, d’une qualité de vie incomparable, et d’un régime fiscal italo-américain qui rend l’installation concrètement avantageuse. Leur budget est généralement élevé — 600 000 euros et au-delà — et leurs exigences en matière de services et de finitions tendent à tirer le marché vers le haut.

Les acheteurs suisses, ensuite, constituent depuis longtemps l’un des marchés les plus fidèles de la Sardaigne. Mais leur profil évolue. Aux familles de la haute bourgeoisie alémanique qui achetaient à San Teodoro dans les années 1980 succèdent aujourd’hui des profils plus jeunes, plus mobiles, qui cherchent non plus seulement une résidence d’été mais un ancrage méditerranéen permanent dans un contexte de tensions sur le coût de la vie à Zurich, Genève ou Bâle.

Le sud de l’île, prochain territoire de désir

La frontière de la demande internationale se déplace vers le sud. C’est l’observation la plus importante que livrent les données de 2024 et 2025. Pendant des décennies, la géographie de l’attractivité sarde pour les acheteurs étrangers se dessinait autour d’un axe nord : Costa Smeralda, Gallura, Alghero. Le reste de l’île était, pour l’essentiel, terra incognita.

Cette carte est en train de se redessiner. Cagliari voit doubler la part des acheteurs étrangers. Villasimius et Costa Rei connaissent une demande sans précédent de la part de capitaux allemands, autrichiens et suisses. Le Sulcis et la côte ouest commencent à apparaître dans les requêtes des acheteurs internationaux les plus attentifs aux prix et à l’authenticité.

Ce mouvement vers le sud n’est pas la banalisation d’un marché qui cherche des prix bas. C’est la maturité d’un marché international qui commence à connaître l’île dans sa totalité — et à comprendre que sa valeur ne se concentre pas dans les quelques kilomètres de la Gallura, mais s’étend sur 1 850 kilomètres de côtes, dans des dizaines de paysages différents, pour des dizaines de projets de vie différents.

La Sardaigne n’a jamais eu besoin d’être inventée pour séduire. Elle a simplement besoin d’être comprise — dans sa complexité géographique, dans sa richesse institutionnelle et fiscale, dans la diversité des projets humains qu’elle peut accueillir. Ce qu’elle offre aux acheteurs internationaux qui savent regarder au-delà des clichés n’est pas seulement une propriété : c’est un cadre de vie, une logique patrimoniale, et une forme de liberté que peu de territoires méditerranéens peuvent encore proposer avec cette cohérence.

Sources

ISTAT – Censimento permanente della popolazione, Anno 2023 (Sardegna) ; Immobiliare.it Insights / LuxuryEstate.com – Osservatorio Costa Smeralda 2024 & 2025 ; Knight Frank – The Wealth Report 2023 ; Investropa – Report domanda estera Sardegna 2025 ; Anedda Real Estate Group – Dove stanno comprando oggi gli stranieri in Sardegna (2025) ; Nomisma / Engel & Völkers Italia – Marché immobilier de prestige Italie 2025 ; Tecnocasa – Ufficio Studi, marché résidentiel côtier S1 2025 ; Idealista – Analyses marché résidentiel Italie 2025 ; Agenzia delle Entrate – Art. 24-ter TUIR et réponses interpello 2024–2025.

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